Au cœur de la tension entre le souffle du slam, la rudesse du rap et l’éclat de la poésie, une voix s’est levée : Eesah Yasuke. Originaire du quartier des Trois-Ponts à Roubaix, elle puise dans son histoire personnelle — placement en foyer, études de sociologie, expérience d’éducatrice — une énergie brute qu’elle affine depuis 2018. Son premier EP, Cadavre 3xquis, esquisse déjà l’ambition d’un dépassement de soi, tandis que Prophétie (2023) l’affirme comme une rappeuse revendiquée, capable de transformer chaque phrase en manifeste. Sa démarche s’inscrit dans la tradition des voix des banlieues, mais avec une délicatesse chirurgicale qui rappelle les combats d’artistes comme IAM, Médine ou La Rumeur. C’est à la croisée des chemins entre slam, politique et poésie qu’elle déploie aujourd’hui un univers à la fois rugueux et sensible, où chaque mot vibre d’une intention profonde.
Origines et parcours : de Roubaix à Lille, une plume en quête de sens
Roubaix ne se raconte pas seulement à travers ses briques anciennes et ses ateliers de textile à l’abandon. Elle résonne aussi des pas de celles et ceux qui cherchent à s’arracher à l’étau des décors sociaux. Placée en foyer à l’adolescence, Eesah Yasuke découvre alors l’écriture comme un sanctuaire intime : un carnet, un stylo, et la faculté de donner un contour aux émotions indistinctes qui tourbillonnent en elle.
Son parcours se dessine à travers plusieurs étapes :
- Études de sociologie : une grille de lecture du monde, nourrie de cours sur la marginalité et la dynamique des territoires urbains.
- Expérience d’éducatrice spécialisée : le quotidien auprès de jeunes en rupture, les ateliers d’écriture pour libérer la parole et le regard neuf qu’elle porte sur les possibles.
- Rencontre avec la scène slam : lectures publiques, joutes oratoires, partage avec le collectif Case Nègre qui l’initie à la rage contenue dans chaque vers.
- Accueil de son premier micro à Lille en 2018 : une invitation à dépasser les frontières du foyer, à porter sur la ville un regard interne et critique.
- Parcours sportif interrompu : ancienne sprinteuse promise au sport-études, elle voit filer ses ambitions de podium pour mieux investir la scène et la rime.
À chacun de ces jalons, Eesah affûte son regard. Les rues de Roubaix lui enseignent la précarité, mais aussi la solidarité de voisinage. Les échanges avec La Smala Connection tissent des passerelles entre esthétiques urbaines et traditions poétiques. La proximité avec Banlieues Bleues l’ouvre à la sensualité du jazz improvisé, tandis que ses études nourrissent l’exigence du message social. Chaque fragment, chaque expérience alimente la matrice d’une écriture à la fois intime et universelle.
Plus qu’un simple CV, ce parcours est un récit fragmenté, en perpétuel remaniement. À Lille, elle compose son premier projet, Cadavre 3xquis, un constat lucide de l’exil affectif et de la résilience. C’est dans ce projet que perce l’envie de dépasser les lignes, de poursuivre un idéal artistique sans concession. C’est là que naît la conviction intime : nommer ses blessures, c’est commencer à les transformer. Insight : l’origine, quand elle est assumée, devient tremplin plutôt que fardeau.

L’écriture comme catharsis : slam, poésie et textes engagés
Quand on prête l’oreille à Eesah Yasuke, c’est d’abord le frémissement d’une plume qui acquiert sa force par la blessure. Elle évoque souvent « faire couler l’encre comme une saignée », image qui cristallise la dimension thérapeutique de l’écriture. Dans son univers, chaque page est un ring où l’on affronte ses démons, au rythme saccadé du slam ou à l’archet plus mélodique du spoken word.
- La puissance du verbe : Eesah choisit ses mots avec une précision chirurgicale, comme pour ne laisser aucune place à l’inutile.
- L’influence des slam sessions : son passage auprès de la Case Nègre et sur la scène de La Smala Connection l’a conduite à mesurer l’impact du corps sur la voix.
- La poésie dans le rap : elle puise autant chez IAM et NTM que chez des voix plus récentes, cherchant l’équilibre entre une forme brute et un souffle lyrique.
- Le geste graphique : son écriture mêle calligraphie fragmentée et mises en page presque sculpturales lorsqu’elle travaille ses textes en atelier.
La dimension politique s’y inscrit naturellement : nommer l’injustice, pointer du doigt l’approximation des discours dominants. Dans son titre « Maladie II », extrait de Cadavre 3xquis, elle tisse la métaphore de l’encre comme cicatrice qu’on expose pour mieux la panser. Au-delà de son histoire personnelle, elle délivre un message universel : en partageant l’indicible, on en limite la violence.
Après quelques lectures intimistes, ses mots franchissent la barrière du silence et deviennent des refrains. Des actes collectifs se forment naturellement :
- Organisation d’ateliers slam dans les écoles de Roubaix à Lille pour initier les jeunes à la poésie de la rue.
- Collaboration informelle avec des artistes de La Rumeur et de Médine, autour de soirées thématiques contre les discriminations.
- Interventions aux Banlieues Bleues, où elle croise des musiciens de jazz pour tenter la fusion entre spoken word et improvisation live.
Le témoignage s’affine : pas d’apitoiement, mais une forme de clairvoyance qui balaie la complaisance. Insinuant, dans chaque vers, l’idée de dépassement de soi, elle offre une écriture radieuse dans son urgence et sa sincérité. Insight : écrire, c’est apprivoiser le chaos.
Politique, slam et banlieue : des voix pour l’émancipation
Sur fond de radicalisation des discours et de montée de l’extrême droite en Europe, Eesah Yasuke politise sa rime. Elle ne cherche pas à phraser un manifeste pompeux, mais à tendre la main aux sans-voix. Ses morceaux les plus engagés, comme « X-Trem », dénoncent sans détour la banalisation des idées extrêmes, tout en gardant la nuance d’une poétesse.
- Référence à Médine : un échange de regards lors d’un talk-show à Lille, qui lui a inspiré une berceuse rap sur la mémoire et la transmission.
- Écho à IAM et NTM : l’héritage du rap des banlieues, avec ses récits de survie et ses appels à la dignité.
- Camaraderie avec Sniper : complicité née d’une session freestyles à Paris, là où les MC se relaient pour dénoncer l’injustice.
- Soutien discret de Banlieues Bleues : un festival qui lui ouvre une tribune pour parler de mixité sociale et culturelle.
Sa parole se déploie comme un plaidoyer : moins de jugements, plus d’éclairages. Dans « Bébé », morceau écrit pour un concours L’Oréal, elle aborde les violences faites aux femmes à travers le prisme des lieux : la rue, nichée de témoignages, puis une enceinte bluetooth, puis l’intimité de la chambre. Une démarche innovante qui fait parler les objets comme témoins d’une société meurtrie.
Les réflexions se superposent aux souvenirs d’enfance, aux trajets en bus sous la grisaille du Nord, à l’odeur du textile mouillé. Chaque image devient arme contre le silence social. C’est ainsi que, par la poésie de la rue, elle inscrit sa voix dans la lignée de La Rumeur et Médine, tout en y apportant la clarté d’une prophétie personnelle. Insight : la politique commence dans le cœur, avant de gagner les plateaux.
Scène, collaborations et métissages sonores
La scène apparaît comme un territoire de conquête pour Eesah. Chaque concert est une célébration vibrante, un moment où slam et rap se lient avec le public. Parmi ses dates marquantes :
- Point Éphémère à Paris : lancement de l’EP Prophétie, accompagnée du danseur Petit Écume, où elle partage la scène avec Oxmo Puccino.
- Festival Banlieues Bleues : invitation à revisiter « NGR » avec un combo jazz manouche.
- Résidence au Banzaï Lab : laboratoire d’expérimentation sonore, en collectif avec La Smala Connection.
- Concert Rappers en liberté à Lille : finale après un buzz boost deliver, sa prestation freestyle en demi-finale a fait le tour des réseaux.
Sur scène, elle ne se contente pas de poser sa voix : elle convoque la danse, le spoken word, l’écho des percussions, parfois l’éclat d’une guitare. Son désir de fusion la conduit à citer Sniper pour la rythmique, Médine pour la posture politique, IAM pour la mélancolie méditerranéenne, puis à collaborer avec Oxmo Puccino pour l’élégance de la rime rapprochée.
| Projet | Année | Collaborations clés |
|---|---|---|
| Cadavre 3xquis | 2021 | feat. Al20 & NUMéROBé |
| Prophétie | 2023 | Oxmo Puccino, Petit Écume |
| Singles (NGR, X-Trem, Mon ciel) | 2022-2024 | La Smala Connection, Médine |
La liste de ses envies est longue : travailler avec Youssoupha, monter un projet commun avec IAM, inviter La Rumeur sur un prochain EP, ou explorer l’afrobeat aux côtés de producteurs d’Afrique de l’Ouest. Chaque nouvelle étape s’envisage comme un lien entre les cultures, un trait d’union sensible entre heritages et modernité. Insight : la scène est un espace de fertilité créative, là où se cristallisent alliances et métissages.
Poétique de la puissance : entre pudeur et force
Dans l’écriture d’Eesah Yasuke, la puissance ne s’affiche jamais comme une prouesse ostentatoire. Elle se glisse dans la retenue, dans un souffle mesuré, comme un sabre manié par un samouraï. Le choix de son nom d’artiste n’est pas anodin : il invoque l’audace du samouraï Yasuke, premier guerrier noir au service d’Oda Nobunaga, figure d’élévation et d’itinéraire initiatique.
- Le poids du silence : plusieurs morceaux comptent des plages où la seule respiration du beat suffit à créer un espace de méditation.
- La polysémie poétique : les titres comme « Mythologie » ou « 5ème Roue » offrent plusieurs niveaux de lecture, jouant sur les ombres et les lumières.
- L’équilibre image-son : ses visuels, épurés, s’articulent autour d’une palette chromatique froide, tandis que sa voix déploie une chaleur contenue.
- La quête de l’implicite : tout en restant frontale sur certains sujets, Eesah laisse toujours une part de mystère, comme le suggère le titre Prophétie.
Sur le papier, cette approche pourrait sembler paradoxale : associer la rudesse du rap à la délicatesse poétique. Et pourtant, c’est précisément dans cette tension que naît la magie. Elle s’inspire tant de la rugosité des rues de Roubaix que des sonorités minimalistes de la soul contemporaine.
Chaque album, chaque EP, chaque titre se présente comme une strophe inachevée, appel à la participation du public. La force de son écriture réside dans cette invitation à l’interprétation. Elle dépose un fragment de miroir devant l’auditeur, qui se voit à travers ses mots. Insight : la pudeur, quand elle se teinte de violence poétique, devient une arme redoutable.
Quelles sont les influences musicales d’Eesah Yasuke ?
Eesah Yasuke puise dans le rap des banlieues (IAM, NTM, Sniper), la poésie slam (Case Nègre) et la culture jazz (Banlieues Bleues). Elle évoque aussi des voix engagées comme Médine et La Rumeur.
Pourquoi l’écriture est-elle essentielle dans sa démarche ?
Pour Eesah, écrire est un exutoire thérapeutique. Nommer ses blessures, c’est amorcer leur guérison. L’écriture structure et libère, elle transforme la douleur en force créative.
Comment décrit-elle son évolution entre Cadavre 3xquis et Prophétie ?
Le premier EP explore les métaphores et l’implicite, tandis que Prophétie adopte un ton plus frontal, équilibrant brutalité et clarté. L’artiste y gagne en maturité et en assurance.
Quels sont ses projets de collaborations à venir ?
Eesah Yasuke envisage des duos avec Oxmo Puccino, Youssoupha, des projets avec IAM et des aventures sonores mêlant afrobeat et slam.
Où peut-on suivre ses prochaines dates de concert ?
Les annonces se font principalement sur sa page officielle et sur les réseaux de Blessing Production. Elle officie régulièrement au Point Éphémère et dans les festivals comme Banlieues Bleues.





